« Terroristes… Les 7 piliers de la déraison » – Marc Trévidic

A l’heure où les ceintures explosives des kamikazes de Daesh créent la terreur en Europe, il est plus que jamais utile de s’intéresser aux réflexions de Marc Trévidic, ancien juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris, pour tenter de comprendre l’évolution du terrorisme d’inspiration islamique.

 

Mars 2016, quelques mois seulement après les attentats de Paris, Daesh a encore frappé en Europe, en Belgique cette fois. 31 morts et 300 blessés. Encore le fait de jeunes kamikazes, les frères Bakraoui, des belges de souche.

C’est justement parce que le terrorisme islamiste a bel et bien évolué que Marc Trévidic a entrepris l’écriture de « Terroristes. Les 7 piliers de la déraison » il y a trois ans de cela à la suite de l’affaire Merah.

Pour nous le terrorisme djihadiste avant 2012, c’était l’Al Quaida d’Oussama Ben Laden, une puissance visible aux contours assez nets. Aujourd’hui, l’ennemi se fond dans la masse (toutes nations confondues) et tape à l’aveugle. Il peut même être étudiant, père de famille, ingénieur, médecin, inconnu des services de police, et pourtant, une fois pris dans les filets du fanatisme religieux il est prêt à se faire exploser la cervelle pour servir les intérêts du Califat de Daesh. L’ennemi a oublié d’où il vient, son combat n’est pas patriotique mais supranational car sa cause est plus grande : l’Islam.

Alors, pourquoi ? C’est bien cette simple question à la fois immensément ambitieuse et complexe qui introduit le discours de l’ancien juge d’instruction.

 

Le monde ne tourne pas rond

 

L’auteur tient à nous administrer un cours de rattrapage sur une certaine réalité géopolitique. C’est une démarche fort appréciable. Mais la lecture est amère car l’Occident n’est pas épargné.

En effet, ces mêmes hommes que l’on qualifie de « terroristes » depuis qu’ils attaquent nos démocraties occidentales, il faut se rappeler que du temps de la guerre froide nous les appelions des « combattants pour la liberté ». En 1979, le gouvernement américain de Ronald Reagan crut bien faire en optant pour « un bon cheval » du nom de Oussama Ben Laden pour organiser la défense du peuple afghan contre l’invasion des Russes. Notre ennemi numéro 1 d’alors étant russe, il semblait évident de s’allier aux moudjahidin qui ne rêvaient pourtant ouvertement que d’une chose, restaurer un état islamique. C’est un secret de polichinelle : nous les avons armés jusqu’aux dents.

Marc Trévidic enfonce le clou en évoquant le conflit serbo-bosniaque des années 90, durant lequel on a rappelé ces moudjahidin afin de lutter contre la Serbie. Payés, armés pour faire la guerre, nous évitions ainsi des pertes humaines dans notre propre camp. Une fois la guerre finie, la Bosnie ne voulait pas d’eux, nous non plus, et c’est à peine si nous les avons aidés à retourner chez eux. Plus tard, il y a eu l’invasion américaine de l’Irak au prétexte d’une chasse aux armes de destruction massive. Riposte manifeste à l’attentat du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles de New-York. La guerre s’est soldée par la pendaison de Saddam Hussein (2006) et un chaos politique sans précédent (2011).
Il y a fort à parier que nous payons d’une certaine manière le prix de ce cynisme politique qui se soucie peu des lendemains.

Nous nous sommes associés aux djihadistes par commodité, nous les avons ensuite combattus par idéal (l’axe du bien contre l’axe du mal défendu par George Bush Jr), maintenant, nous sommes les héritiers de problèmes insolubles.

 

Panique à bord de la Galerie St-Eloi

 

L’auteur explique de fait pourquoi notre appareil législatif et répressif n’est plus adapté. Le terrorisme est devenu individuel et donc plus difficile à pister. La question qu’il faut se poser : pouvons-nous nous doter d’une justice préventive ? Sachant que nous sommes confrontés à des limites tant techniques que morales. Car un homme endoctriné et formé ne passe pas toujours à l’acte. Marc Trévidic souligne alors à juste titre un paradoxe difficile à assumer : on souhaite éviter que ces personnes deviennent des terroristes tout en les considérant comme tels. La mission attribuée à la justice antiterroriste est contre-nature regrette l’auteur. Sa fonction est de juger des crimes déjà commis, or il faudrait idéalement intervenir avant que le crime soit commis, c’est là que se posent des problèmes quasi insolubles. Un salafiste est-il potentiellement un terroriste ? Oui, mais certains fanatiques ne passent jamais à l’acte, et vice-versa. A partir de quel moment les services de renseignement peuvent-ils judiciariser la procédure ? Beaucoup d’aléas, et donc d’erreurs, peuvent intervenir au cours du processus. L’auteur dénonce les insuffisances du système sans pour autant nous livrer la solution miracle.

 

« S’il existe de moins en moins de grands terroristes actifs en Europe par rapport à la grande époque d’Al Quaida, nous sommes perdus au milieu de phénomènes nouveaux qui posent, en terme de prévention, des problèmes insolubles. L’émergence du jihadisme individuel en est un de taille. La très grande diversité de nos « clients » en est un autre. La population jihadiste est aujourd’hui diluée dans la population française. »

 

Motivations d’un terroriste

 

L’autre intérêt de l’ouvrage est de nous amener à réfléchir sur les raisons qui poussent une personne à devenir un terroriste. Et pour cela, Marc Trévidic met en scène plusieurs histoires inspirées de faits réels. Un médecin palestinien ordinaire finit par haïr un Occident complice d’Israël et exhorte à sa destruction pour faire cesser la souffrance de son peuple ; un jeune français issu d’une famille laïque se radicalise devant les yeux de ses parents démunis ; de jeunes françaises rêvent de faire leur hijra (vivre en pays musulman selon les préceptes du Coran) mais, en attendant, se livrent à un djihad médiatique. Toutes ces personnes ne sont pourtant que de simples « marionnettes » au service de voyous, ceux de l’Etat Islamique (pour l’essentiel d’anciens alliés sunnites de Saddam Hussein), qui veulent étendre leur pouvoir politique. Ces voyous jouent sur le ressentiment contre l’Occident qui a mené une guerre illégale en Irak (pas faux), causant une multitude de victimes innocentes. Beaucoup de musulmans (mais pas que) réagissent avec empathie (eh oui) et décident de partir sur le terrain pour les venger (la loi du Talion).

Le terrorisme reste donc avant tout une affaire politique. Et pour ce faire, il faut endoctriner les gens. Marc Trévidic nous résume  le processus d’endoctrinement. Souvent, nous explique-t-il, la radicalisation se nourrit de la frustration, de la désillusion sociale, d’un attrait pour les armes et la guerre, d’une soif d’absolu. Ensuite, l’iman ou gourou se charge de finir le travail afin de pousser la personne à l’acte terroriste, c’est le lavage de cerveau. C’est pourquoi l’ancien juge d’instruction ne préconise pas de laisser partir les potentiels criminels, ils reviendraient un jour ou l’autre encore plus déterminés. Seulement voilà, la problématique reste entière : comment appliquer des mesures sécuritaires au sein d’une société démocratique qui exige le respect des libertés individuelles ?

Cet ouvrage fourmille d’informations utiles pour réfléchir à une problématique épineuse, celle d’un terrorisme d’un genre nouveau et très offensif qui recourt à la barbarie sous couvert de guerre sainte.
Décidément, la même histoire se répète indéfiniment…

« Terroristes. Les 7 piliers de la déraison » par Marc Trévidic, 220 pages, Editions JC Lattès, 18 euros. Publié le 9 janvier 2013.

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