L’ironie acide de PAUL KLEE

Il y a foule devant le centre Georges Pompidou à Paris ! Cette rétrospective de l’oeuvre de Paul Klee est très en vue. Les quelques 230 pièces exposées abordent toute la carrière du peintre selon un angle singulier. Il s’agit d’apprécier la manière dont l’artiste a sans cesse cherché à dénoncer avec ironie les normes admises par ses contemporains.
L’art, selon lui, a pour vocation de jouer avec la loi, de constituer « une faille dans le système ». Cette expo est sans doute idéale pour s’initier au travail d’un artiste en perpétuelle évolution et dont on apprécie l’esprit libertaire et humaniste.

Texte et photos : Mélanie Holé

 

 

 

On dit que l’oeuvre du peintre suisse Paul Klee (1879 – 1940) se constitue de près de 10 000 pièces. C’est énorme !
L’artiste commence par le dessin d’illustration de petite taille ; il opte pour la satire et la caricature comme pour mieux se démarquer du classicisme ambiant tout en confortant son sens critique et ses valeurs idéalistes. Il met souvent en scène des bourgeois dans des postures inconvenantes voire ridicules.
Il s’essaye aussi au dessin de nu, avec un goût particulier pour la déformation des corps (cf Les Inventions exposées en 1906 à Munich).
Klee proclame très tôt son indépendance artistique et pratique la dérision.

 

 

Klee découvre le Cubisme vers 1910. Il y est très sensible, ce que l’on constate rapidement avec une première série d’aquarelles. Sauf qu’encore une fois, il ironise : la division des figures cubistes manque selon lui de dynamisme.
Il se sent tout de même proche de Robert Delaunay qu’il rencontre à Paris en 1912.

 

 

A son retour d’un voyage en Tunisie en 1914, Paul Klee découvre la couleur et réalise Saint-Germain près de Tunis (cf. diaporama ci-dessous). Il écrira alors dans son journal : « La couleur me possède. Point n’est besoin de chercher à la saisir. Voilà le sens du moment heureux : la couleur et moi sommes un. Je suis peintre. »
On peut aussi remarquer qu’il laisse apparaître les traces verticales des élastiques qui lui ont servi à tenir la feuille sur son support. Cette façon de mettre en scène le processus de création est caractéristique de l’ironie romantique : donner à voir l’art comme une construction de l’esprit incapable de représenter le monde de façon objective. C’est un discours autoréflexif sur l’art, sur ses limites comme sur celles de la condition humaine.
Cet état d’esprit est aussi perceptible dans le fait de découper des compositions, afin de soit en faire des oeuvres à part entière soit de les réunir sur un nouveau support.

 

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Klee donnait beaucoup d’importance au titre de ses oeuvres. C’est un aspect d’autant plus essentiel qu’il est attaché à l’évocation symbolique.
Mais pas de pouvoir symbolique sans dynamisme, tension, circulation d’énergie entre les divers éléments de la surface picturale. L’emploi du signe en ce sens est fondateur chez Klee ; cercle, flèche, spirale, oeil, ligne, croix, lettre, chiffre, autant d’outils qui ne font sens que dans leur association et leur mise en contexte.
Par exemple, sur la toile présentée dans le précédent diaporama intitulée « Tableau tiré du boudoir », il faut apparemment y voir, derrière une apparente naïveté, la représentation toute subjective d’un appareil de mesure des réactions sexuelles féminines. Je vous laisse le soin de l’analyse !

Paul Klee, papa d’un petit Félix qui adorait le théâtre de guignol, a eu une période « marionnettes » au début des années 20, conjointe à sa prise de contact avec les dadaïstes de Zurich. Elles sont conçues avec du plâtre, du tissu et de la peinture. Ci-dessous, un autoportrait de l’artiste (gauche) et une figurine mi-humain mi-robot (droite) qui nous évoque l’essor industriel et sa conséquence directe : la perte de vitalité et l’assèchement de la spiritualité.

 

 

 

Ne soyons pas dupes ! Derrière un aspect enfantin se cache généralement une vision critique du monde tel qu’il apparaît à l’artiste.
Paul Klee a enseigné au Bauhaus, école fondée par Walter Gropius. A mesure qu’il donne ses cours, il expérimente et cherche un équilibre entre sa démarche intuitive et les nouveaux dogmes constructivistes. Encore une fois, il évite l’excès de rigidité. Alors s’il reprend le motif de la grille (construction en quadrillage), il l’adapte à sa manière et parle plutôt de composition « polyphonique ». Son voyage en Egypte en 1928 l’aide à concevoir l’une de ses oeuvres les plus marquantes : Chemin principal et chemins secondaires (1929).
De part et d’autre d’une ligne régulière d’inspiration constructiviste, on remarque des strates irrégulières qui évoluent à des rythmes différents. La subjectivité prend le pas sur la rationalité. Le tableau est vibrant, organique, musical. Saviez-vous que Klee pratiquait le violon au quotidien ? Dans son journal, en 1918, il évoquait déjà le concept de polyphonie: « La peinture polyphonique est en ce sens supérieure à la musique, que le temporel y est davantage spatial. La notion de simultanéité s’y révèle plus riche encore. »

 

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A l’aube des années 30, Paul Klee amorce une nouvelle transition, marquée par le tableau Au dessus et au-delà (1931). La figure tente de s’échapper quelque part tout en tenant en équilibre sur une structure brinquebalante. Le signe d’un désir d’indépendance ?

 

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Au dessus et au-delà, 1931

 

Du côté du Bauhaus, on regarde Klee d’un mauvais oeil. On l’accuse de prôner un art individualiste. Le peintre répond aux critiques des constructivistes dans un tableau qui parodie (à gauche) les compositions de Malevitch exposées à la pulvérisation d’une tâche noire (droite). Le message est-il assez clair ?

 

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Explosion, 1927

 

Ça sent le roussis. Mais Klee reste encore quelque temps au Bauhaus. Cela ne l’empêche pas de poursuivre ses expérimentations. Les toiles suivantes témoignent de l’influence de ses séjours en Egypte et d’un attrait pour les cultures « primitives ».

 

 

 

On peut aussi remarquer chez Klee une attention toute particulière à la matière ; des lignes sont parfois grattées avec le manche du pinceau, la peinture peut aussi se déposer sur un enduis préalable où le dessin a été incisé, et se concentrer dans les sillons. Klee à ce sujet :
« De même que l’homme, le tableau a lui aussi un squelette, des muscles et une peau. On peut parler d’une anatomie particulière du tableau. »

 

 

Archange est un tableau significatif de l’évolution esthétique de Klee à la fin de sa vie.
Le trait s’épaissit, la composition tend vers l’épure, la référence aux signes mystérieux se fait plus soutenue (ici la calligraphie islamique témoigne de l’influence de l’Orient).

 

 

Evidemment, Klee n’échappe pas à l’influence de Picasso…

Les deux hommes se rencontrent dans l’atelier parisien de Picasso en 1933 puis en 1937 à Berne mais la relation reste distante en dépit d’une admiration réciproque.
Klee fait même de cette influence consciente le sujet d’un tableau, sur fond de baiser et de fécondation… C’est très bien vu !

 

 

1933 : Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Klee est voué à l’exil en Suisse. Victime d’une maladie rare (sclérodermie) dès 1935, il ne se porte pas bien, mais il continue à produire beaucoup (plus de 200 dessins en 1933) et ne perd pas son sens de l’ironie. Il veut illustrer la révolution nationale-socialiste avant de s’exiler. Des dessins témoignent de la violente angoisse qui s’abat sur le pays. En contrepoint, la forme est enfantine et ludique. La source de la peur se lit dans la forme des corps, le trait se raidit aussi à cause de sa maladie. Allo détresse !

 

 

 

En 1939, Paul Klee ne cesse d’exprimer son malaise sur le papier, créant ainsi plus de 1200 oeuvres. Tel un journal intime, tous ses dessins témoignent de l’indicible terreur qui s’opère, en prélude à la deuxième Guerre Mondiale.

 

 

 

De la détresse encore et encore, celle de l’humanité puis la sienne…

 

Il y aurait encore tellement à dire et à découvrir ! PAUL KLEE est un magnifique faiseur de fables poétiques dont l’humour cache une tendre mélancolie. Le romantisme de son oeuvre réside dans son caractère organique et symbolique. Paul Klee a su comme nul autre  créer un lien entre le monde fini et son fondement infini ; le signe y détient un puissant pouvoir d’évocation et se fait l’instrument d’une vision métaphysique du monde et de l’art.

Je laisse au poète Henri Michaud le soin de conclure ce moment passé avec l’artiste : « Pour entrer dans ses tableaux… il suffit d’être l’élu, d’avoir gardé la conscience de vivre dans un monde d’énigmes, auquel c’est en énigmes aussi qu’il convient le mieux de répondre. »

Extrait du « Crédo du Créateur » publié par Klee en 1920 à Berlin.

« L’art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. Et le domaine graphique, de par sa nature même, pousse à bon droit aisément à l’abstraction. Le merveilleux et le schématisme propres à l’imaginaire s’y trouvent donnés d’avance, et dans le même temps, s’y expriment avec une grande précision. Plus pur est le travail graphique, c’est à dire plus d’importance est donnée aux assises formelles d’une représentation graphique, et plus s’amoindrit l’appareil propre à la représentation réaliste des apparences. »

 

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Eros, 1923. Magnifique tableau (non présenté au centre Pompidou) qui cherche à rendre visible la force d’attraction universelle qu’est l’Amour. Je vous laisse méditer…

 

Exposition PAUL KLEE, L’IRONIE A L’OEUVRE jusqu’au 1er août 2016 au Centre Georges Pompidou, Paris. Tarif : 14 euros.
Réservez  votre billet en ligne pour gagner du temps !
http://www.centrepompidou.fr/billetterie


 

4 réflexions sur “L’ironie acide de PAUL KLEE

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