René Magritte : « L’art de peindre est un art de penser »

En questionnant le lien entre peinture et réalité, image et texte, dialectique et vérité, l’exposition du Centre Pompidou choisit la relecture plutôt que la rétrospective. L’oeuvre de René Magritte est abordée par le biais de sa passion pour la philosophie. « La trahison des images » (titre de l’expo) reflète la position du peintre pour qui l’image est nécessairement une vision tronquée de la réalité. Mais la peinture est une pensée en action et Magritte prend plaisir à mettre en scène ses problématiques dans ses tableaux.

Texte et photos : Mélanie Holé

 

REPORTAGE – Exposition « La trahison des images »
Centre Pompidou, Paris, 21 septembre 2016 – 23 janvier 2017

 

La trahison des images (Ceci n'est pas une pipe) - 1929

La trahison des images (Ceci n’est pas une pipe) – 1929

 

L’une des spécificités de la peinture de René Magritte est de jouer sur le décalage entre un objet et sa représentation. Ci-dessus, nous avons une image de pipe et un texte qui nous dit que ce n’est pas une pipe. En titrant ce tableau de 1929 La Trahison des images, Magritte semble nous dire qu’il préfère voir l’objet comme une réalité plutôt que comme un mot (par nature arbitraire). Pour expliquer ce qu’il a voulu signifier, Magritte a déclaré :

« La fameuse pipe, me l’a-t-on assez reprochée ! Et pourtant, pouvez-vous la bourrer ma pipe ? Non, n’est-ce pas, elle n’est qu’une représentation. Donc si j’avais écrit sous mon tableau “Ceci est une pipe”, j’aurais menti ! »

Soulever des problématiques  est l’obsession du peintre, toujours volontaire pour soumettre son art à la critique.
René Magritte lit les philosophes de l’Antiquité pour questionner la relation des images au réel. Il s’arrête sur Platon et donne une lecture quasi littérale de l’Allégorie de la Caverne dans La Condition humaine, un tableau qui renvoie directement à la thèse développée par le philosophe dans son allégorie : l’homme est prisonnier de ses illusions. Sauf qu’ici, plutôt que de dire que les hommes ne perçoivent qu’une pâle copie de la réalité (une ombre), le propos est de dire que l’artiste ne donne qu’une image réduite, tronquée, de la réalité. Et puisque le chevalet se positionne en dehors de la caverne, en pleine lumière,  on ne peut s’empêcher de penser à la posture décomplexée du surréaliste. Lucide, lui au moins sait qu’il ne sait pas.

 

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La condition humaine, 1948

« L’art de la peinture ne peut vraiment se borner qu’à décrire une idée qui montre une certaine ressemblance avec le visible que nous offre le monde. » (Magritte)

L’Allégorie de la Caverne

Socrate : Représente-toi donc des hommes qui vivent dans une sorte de demeure souterraine en forme de caverne, possédant, tout le long de la caverne, une entrée qui s’ouvre largement du côté du jour ; à l’intérieur de cette demeure ils sont, depuis leur enfance enchaînés par les jambes et par le cou, en sorte qu’ils restent à la même place, ne voient que ce qui est en avant d’eux, incapables d’autre part, en raison de la chaîne qui tient leur tête, de tourner celle-ci circulairement. Quant à la lumière, elle vient d’un feu qui brûle en arrière d’eux, vers le haut et loin. (…)
Dès lors, les hommes dont telle est la condition ne tiendraient, pour être le vrai, absolument rien d’autre que les ombres projetées par les objects fabriqués. (…)
Quand l’un de ces hommes aura été délivré et forcé soudainement à se lever, à tourner le cou, à marcher, à regarder du côté de la lumière ; quand, en faisant tout cela, il souffrira ; quand, en raison de ses éblouissements, il sera impuissant à regarder lesdits objets, dont autrefois il voyait les ombres. (…) C’est maintenant, dans une bien plus grande proximité du réel et tourné vers de plus réelles réalités, qu’il aura dans le regard une plus grande rectitude. »

Platon, La République, Livre VII

 

La philosophie a toujours considéré d’un oeil critique les illustrations artistiques du monde, à cela Magritte répond avec La Lampe philosophique. Le philosophe est prisonnier de ses pensées comme le fumeur est prisonnier de sa pipe, et plus généralement, comme l’homme est prisonnier de sa condition. Magritte met à distance la posture du philosophe et garde son esprit critique en toute circonstance.

 

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La lampe philosophique, 1936

 

 

Le surréalisme raisonné de Magritte

Le propre du surréaliste est de décomplexer son rapport à l’art en revendiquant une absolue liberté. Magritte a intégré ce mouvement issu du Dadaïsme et de la Psychanalyse après sa rencontre avec le Chant d’Amour de Giorgio de Chirico (le canon de beauté de l’esthétique surréaliste).

 

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Chant d’Amour, Giorgio de Chirico, 1914

 

Un portrait grec sculpté, un gant rouge en caoutchouc, une boule verte. Trois objets sans nul rapport. Cette perspective réjouit Magritte car c’est la première fois qu’il décèle une réflexion dans un tableau. Il y voit une « rupture complète avec les habitudes mentales propres aux artistes prisonniers du talent, de la virtuosité et de toutes les petites spécialités esthétiques. » Et parle « d’une nouvelle vision, où le spectateur retrouve son isolement et entend le silence du monde ».

Magritte, qui, lui aussi, joue sur la coexistence arbitraire des objets, va plus loin en associant des images et des mots qui n’ont aucun lien logique.
Le surréalisme constitue sa première adhésion. Mais, rapidement, la philosophie le passionne de plus en plus. Il entame à partir des années 50, des correspondances avec les philosophes Alphonse De Waelhens et Chaïm Perleman. Ainsi qu’avec Michel Foucault, qui publie en 1973, le récit de leurs échanges sous le titre « Ceci n’est pas une pipe ».

On peut certes lire ces correspondances pour en savoir davantage sur la démarche du peintre, mais une simple contemplation de ses oeuvres suffit à s’en faire une idée. Dans La Clairvoyance, Magritte semble évoquer la démarche qui est la sienne à partir de 1936. Plutôt que d’associer des objets et des mots de manière arbitraire, il choisit de les relier par un lien logique, « dialectique ». C’est ce qu’il nomme « les affinités électives ». Par exemple ici, on le voit peindre un oiseau, le devenir logique du modèle posé sur la table, l’oeuf.

 

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La Clairvoyance, 1936

 

A mesure de ses lectures philosophiques (il était un amateur de Hegel), Magritte décide de faire sa peinture une continuation de sa pensée. L’image n’est plus représentation de la pensée, mais une pensée en action.

 

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Les vacances d’Hegel, 1948

 

“Je crois que Hegel aurait aimé cet objet qui a deux fonctions contraires : repousser et contenir de l’eau ; cela l’aurait sans doute amusé comme on peut l’être en vacances ? » (Magritte)

Chaque tableau pose une problématique et sa beauté réside finalement dans son caractère énigmatique. L’image n’illustre plus le monde, elle le problématise. En cela, pour certains, réside l’acte poétique. Dans Les Vacances de Hegel, il y a ce jeu dialectique : le parapluie qui repousse l’eau et le verre qui la reçoit. Puisque le verre reçoit l’eau, il faudrait replier le parapluie sauf que si on le replie, le verre se renverse et l’eau avec.

 

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Variante de la tristesse, 1957

 

Dans ce tableau, une poule vient de pondre un oeuf et observe attentivement un oeuf à la coque. Une réflexion sur le début et la fin de toute chose, mais aussi pourquoi pas sur la question des origines, le fameux paradoxe de l’oeuf ou la poule ?!

En 1938, Magritte tient une conférence à Anvers et met à jour sa démarche en relatant ce rêve :

« Une nuit de 1936,  je m’éveillai dans une chambre où l’on avait placé une cage et son oiseau endormi. Une magnifique erreur me fit voir dans la cage l’oiseau disparu et remplacé par un oeuf. Je tenais là un nouveau secret poétique étonnant, car le choc que je ressentis était provoqué précisément par l’affinité de deux objets : la cage et l’oeuf, alors que précédemment je provoquais ce choc en faisant se rencontrer des objets sans parenté aucune. »

Figure ci-dessous à gauche le tableau évoquant ce fameux rêve.
Le tableau suivant procède de la dialectique, décrit en ces termes par Magritte : « Pour la maison, je fis voir par la fenêtre ouverte dans la façade d’une maison une chambre contenant une maison. C’est l’éloge de la dialectique. »
Les deux images de droite font aussi bouger les lignes et bouscule les rapports que nous entretenons avec le monde visible. Il pleut sur le nuage (censé être le contenant de la pluie), et la tour en pierre se dote de racines.

 

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Le peintre va plus loin encore avec Le modèle rouge (ci-dessus), en dénonçant le fait que la coutume, par la force de l’habitude, nous amène à consentir à des choses qui sont, en réalité, monstrueuses et barbares, à l’image de l’union d’un pied humain et d’un soulier en cuir.
Voici une autre manière de traiter le problème posé par l’Allégorie de la caverne de Platon.

 

Les tableaux mots

En 1927, Magritte s’installe en France et se rapproche de la communauté surréaliste d’André Breton. C’est à cette époque qu’il réalise sa série de « tableaux mots ». Songeant aux poèmes picturaux de Miro, il n’échappe pas non plus à l’influence de ses nouvelles connaissances, Ernst, Dali et Arp. En 1929 il écrit son texte majeur (« Les mots et les images ») pour le numéro 12 de la revue Révolution Surréaliste.

 

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Magritte s’attaque au langage. Mots, images et objets se côtoient selon différents rapports (association, substitution, union). Les mots priment souvent sur l’image parce qu’ils sont plus précis. On retient la démarche « déconstructiviste » de Magritte sans toutefois tenter de résoudre ses énigmes.
Derrière une réalisation impeccable, réaliste et froide, se cache une pensée complexe, et, il faut bien l’avouer, bien souvent incompréhensible.
Peu de temps après Magritte se brouille avec Breton et retourne vivre à Bruxelles. « Viens Georgette on s’en va », phrase culte qui se réfère à cette fois de trop où André Breton exige de Georgette qu’elle enlève la croix qu’elle porte autour du cou.

 

 

 

Le mythe de l’invention de la peinture

Magritte explore la philosophie mais aussi la mythologie pour questionner les fondements de la peinture. Quelques tableaux attestent par exemple de sa connaissance de l’histoire de Pline l’Ancien. L’exposition consacre une salle au récit de l’écrivain naturaliste qui rédigea une véritable encyclopédie en 77 après JC, Histoire Naturelle.
Du récit de Pline l’Ancien, Magritte retient trois éléments pour questionner le statut de l’art : la bougie, l’ombre et la silhouette.
Pline l’Ancien faisait de la peinture une « empreinte » du désir amoureux. Mais en cela, est-elle en mesure de restituer le réel ? Magritte répond par la négative avec une allégorie, Le principe d’incertitude. On ne peut dire d’un objet ce qu’il est d’après son ombre. Rappelons-nous qu’une ombre d’oiseau peut être obtenue par les ombres chinoises résultant d’une certaine position des mains et des doigts.

 

« Pour la lumière, j’ai pensé que si elle a le pouvoir de rendre visibles les objets, son existence n’est manifeste qu’à la condition que des objets la reçoivent. Sans la matière, la lumière est invisible. Ceci me semble rendu évident dans la lumière des coïncidences où un objet quelconque, un torse de femme, est éclairé par une bougie. » (Magritte)

 

Pline l’Ancien avait choisi les rideaux pour illustrer l’illusionnisme pictural. Des peintres hollandais comme Vermeer et Rembrandt ont repris cet élément, et c’est maintenant au tour de Magritte de mettre en scène avec ironie son savoir-faire en matière de réalisme.

 

 

D’autres tableaux viennent appuyer l’idée que la peinture n’est pas apte à retranscrire le réel. Le premier de la série ci-dessous évoque une « tentative de l’impossible », celle de vouloir peindre le modèle idéal (sa muse a toujours été sa femme Georgette).

 

 

Qu’il est vain de vouloir peindre la beauté parfaite ! Le second tableau s’inspire d’un texte de Cicéron au sujet de la genèse d’une peinture de Zeuxis, une créature parfaite réalisée à partir de fragments anatomiques de jeunes filles de Crotone.

« Il ne crut pas pouvoir découvrir en un modèle unique tout son idéal de la beauté parfaite, parce qu’en aucun individu la nature n’a réalisé la perfection absolue ».

En faisant de la beauté quelque chose de fragmentaire, Magritte s’attaque à l’idéal de la beauté classique, nécessairement harmonieux et homogène.
Dans le troisième tableau, le voile des amants peut renvoyer aux peurs inconscientes, au visage absent, à l’image impossible…, au tissu recouvrant le visage de Regina, la mère de Magritte, lorsqu’elle a été retrouvée morte dans la Sambre où elle s’était jetée.

 

Surréalisme en plein soleil

Avec la victoire de l’armée rouge à Stalingrad en 1943, Magritte retrouve l’espérance et adopte « le style Renoir ». Il abandonne le surréalisme tourmenté au bénéfice d’un « surréalisme en plein soleil ». Les amis parisiens de Breton ne signeront pas son manifeste. Il y a rupture.
La Moisson évoque le bien-être, la sensualité, la fécondité, l’abondance.

 

 

Magritte revisite plusieurs fois l’allégorie de la Caverne et répond aux surréalistes parisiens qui ne comprennent pas son « surréalisme en plein soleil » et sa période « vache ». Un moyen de dire qu’il assume ; est-ce lui le fou, l’évadé de la caverne ?

« Ce que j’écoute ne vaut rien, il n’y a que ce que mes yeux voient ouverts et plus encore fermés. »

 

 

« Tout, dans mes oeuvres, est issu du sentiment que nous appartenons à un univers énigmatique.
La certitude de cette appartenance est d’un ordre moral, mystique, entièrement étranger au domaine
où les choses se prouvent, se découvrent et s’opposent (…)
au lieu de donner un sens aux choses, l’esprit peut voir le sens »

 

C’est vache alors !

Son expo « Peinture et gouaches » à Paris est l’empreinte de « sa période vache ». Cette série de toiles scandalise la scène parisienne. Magritte avait de l’humour mais il ne fut pas toujours bien compris.

 

« Mes tableaux ont été conçus comme des signes matériels de la liberté de pensée. »

 

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Le blanc-seing, 1945

 

Magritte donne des imperfections à son tableau pour montrer que les obstacles à la fois dissimulent et révèlent le monde. Pour lui, le savoir prime sur le perçu, il prend le parti de la peinture de l’esprit.

Les six éléments est à voir comme un petit concentré d’éléments constitutifs de son langage iconographique. On retrouve trois éléments élémentaires à l’origine de toute chose, l’air, la terre, le feu, ainsi qu’une femme, une maison et des grelots.

 

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Je quitte Magritte avec un sentiment mitigé. J’aime son impertinence. Sa capacité à créer de la fantaisie et évoquer le rêve. Avec lui on n’échappe jamais tout à fait à l’énigme et au mystère du monde.
Magritte requiert toutefois patience et vigilance pour ne pas être mal compris et ce malgré son exécution technique assez froide et distante (réalisme, analyse, décontruction). Une froideur qui, malheureusement, peut décourager les plus curieux d’entre nous.

 

Images & mots de Magritte

L'heureux donateur, 1966
L’heureux donateur, 1966
 « Je n’ai rien à exprimer. Je recherche simplement des images et j’invente, j’invente. Je n’ai pas à me préoccuper de l’idée : seule limage compte, inexplicable. Je peins l’au delà, mort ou vivant. L’au delà de mes idées, par des images (…) ce n’est donc pas une représentation du mystère que je recherche, mais des images du monde visible unies dans un ordre qui évoque le mystère. Ma peinture consiste en des images inconnues de ce qui est connu. Elle décrit une pensée faite des apparences que le monde nous offre et qui sont unies dans un ordre qui évoque le mystère de la réalité. »

 

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Les mystères de l’horizon, 1955

« Je veille à ne peindre que des images qui évoquent le mystère du monde. »

 

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« L’on abuse du mot « rêve » à propos de ma peinture .Je veux bien que le domaine du rêve soit respectable, mais mes travaux ne sont pas oniriques bien au contraire. Il s’agit de « rêves » très volontaires qui n’ont rien de vague comme les sentiments que l’on aurait en s’évadant par le rêve. Cette volonté qui me fait rechercher des images consiste surtout à faire le plus de lumière possible. Je ne peux travailler que dans la lucidité. On appelle cela aussi l’inspiration. »

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