Je suis seule, tu es seul, ils sont seuls

 

Le Fantasio de Musset dit de la solitude que « c’est tout un monde que chacun porte en lui, un monde ignoré qui naît et meurt en silence ». La solitude est une grande préoccupation de la philosophie car elle est la marque de l’être. Nous naissons seul, grandissons au contact des autres, et mourrons fondamentalement seul. Parce qu’il s’agit d’une notion existentielle fondamentale, les philosophes ont réfléchi sur cet état, faisant du terme solipsisme la solitude existentielle qui définit parfaitement notre existence. C’est une prise de conscience potentiellement angoissante puisqu’elle nous isole dans un monde absurde et contingent. C’est la nausée décrite par Sartre. L’histoire de la philosophie a souvent tenté de répondre à cette angoisse en cherchant une manière de transcender le solipsisme et d’unir l’homme au monde. Malgré tout, la solitude est nécessaire pour les moments d’intimité qu’elle permet avec la conscience, porte ouverte à la méditation.

Mélanie Holé

« On peut tout échanger entre êtres sauf l’exister » (Levinas)

 

L’homme, seul malgré lui

Du latin Solus, seul, ipse, moi-même, le solipsisme est une « solitude philosophique » qui consiste à envisager sa propre présence à soi. C’est la solitude de ma conscience par rapport au monde extérieur. Ma conscience individuelle est emprisonnée dans ses états d’âme sans jamais pénétrer dans la conscience intime d’autrui.

Sur un plan métaphysique, le philosophe Leibniz a eu une idée parfaitement claire : il a imaginé un monde d’esprits ou « monades » (du grec monas, monados, substance simple), qui n’ont ni porte ni fenêtre sur le monde. Il n’y a de réel qu’individuel et la connaissance de l’autre ne va pas de soi.

Si ma conscience est première, alors seul un transfert ou un raisonnement par analogie me permet d’imaginer l’autre. La conscience de l’autre dérive nécessairement de la conscience de moi-même. Cette thèse est approuvée par Descartes dans ses Méditations Métaphysiques. Il admet que l’homme est isolé par sa conscience car rien n’est autant présent à la conscience que la conscience elle-même. Ce constat provient d’une expérience toute simple : Descartes nie tout l’incertain (l’existence du monde extérieur jusqu’à son propre corps), puis réalise que la négation implique toujours l’affirmation de celui qui pense. La première vérité est donc celle-ci : « Je pense donc je suis »

Quelques centaines d’années plus tard, le philosophe Emmanuel Levinas réfléchit lui aussi sur l’existence et fait de l’homme un être seul. Etre, c’est s’isoler par l’exister. C’est par l’exister que je suis impénétrable et non parce que je n’arriverais pas à communiquer ce qu’il y a en moi. Je suis seul car je suis UN (condition nécessaire à tout commencement). Notre schéma ontologique s’inscrit dans le présent car le seul fait de s’identifier nous isole.

« Par la vue, le toucher, le travail, la sympathie ; je vois l’autre. Il s’agit de l’être en moi, le fait que j’existe, mon exister qui constitue l’élément absolument intransitif, quelque chose sans intentionnalité, sans rapport. »

La solitude de Levinas n’est pas celle d’un Robinson Crusoe ou celle résultant d’une incommunicabilité des consciences, elle représente simplement l’unité entre l’existant et son acte d’exister ; c’est une solitude tragique de la conscience prisonnière de son identité. Le philosophe admet que le sentiment du tragique peut être ressenti plus fortement dans un état de douleur et de souffrance. « A l’état de pureté, nous ressentons ce qui constitue la tragédie de la solitude. »

Lorsque nous sommes seul et un peu perdu, il est possible de ressentir l’angoisse de la contingence. C’est la nausée décrite par Jean-Paul Sartre, ce n’est pas une peur mais le sentiment de s’effondrer avec les choses qui perdent leur sens. C’est l’angoisse de la conscience repliée sur sa condition de devoir exister pour et par soi-même.

La question qui se pose : peut-on alléger cette tragédie de l’Existence ?

 

 

La faculté d’être seul

Attention, la solitude a aussi sa part de lumière. Elle est aussi volontairement recherchée pour réguler un équilibre psychologique. Comme dans The Prelude de Wordsworth : « Lorsque nous avons été trop séparés du meilleur de nous-même par le monde pressé et que nous défaillons, écoeuré de ses activités, las de ses plaisirs, que la solitude nous paraît donc aimable et douce. »
La solitude est aussi joliment honorée par Montaigne : « Il faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté principale retraite et solitude. » 

La méditation et la prière incarnent une solitude mystique, une rencontre avec le divin en soi.

Réfléchir, imaginer, créer, se connecter à son monde intérieur, c’est aussi cela la solitude. Se retrouver en présence du fondamental. La faculté d’être seul encourage la réalisation de soi, l’éveil de désirs et sentiments profonds. Les âmes spirituelles ou pieuses sont facilement enclines à cet état. La méditation et la prière incarnent une solitude mystique, une rencontre avec le divin en soi. Bouddha aurait dit-on réfléchi à la condition de l’homme après des jours de méditation sous un arbre de la rive de Neranjara. Jesus aurait passé 40 jours dans le désert avant de délivrer son message de repentir et de salut. Sainte Catherine de Sienne, recluse trois ans dans sa chambre de Via Benincasa, aurait eu des expériences mystiques. Changée à vie, elle devint enseignante et prédicatrice. Lorsqu’on fusionne avec l’univers au travers d’un sentiment que certains ont qualifié d' »océanique », la solitude est une excellente disposition pour puiser des ressources en soi-même. Le psychologue Abraham Marlow a longuement écrit sur les expériences transcendantales et en a conclu qu’avec la solitude « nous devenons beaucoup plus nous-même, fidèle à notre moi réel, notre moi authentique, notre véritable identité. »

La démarche créatrice et la faculté de vivre des expériences transcendantales dépendent en effet de la possibilité de se libérer d’autrui. Nombreux sont les artistes qui vivent reclus dans leur tour d’ivoire espérant développer leur être profond. Kafka et Sanki furent de grands introvertis et beaucoup de philosophes ont recherché l’autonomie. Wittgenstein, l’auteur du Tractatus logicophilosophicus (1921), était notoirement porté vers la solitude et convaincu d’être à peu près imperméable à toute influence extérieure. Sa principale source d’estime lui venait de son travail. De même Kant fondait l’estime de lui-même dans ses travaux plutôt que dans la reconnaissance et l’amour des autres. Visiblement les relations interpersonnelles ne sont pas l’unique moyen de s’épanouir.

Pourtant, instinctivement, nous avons besoin des autres et de leur reconnaissance. Foutu paradoxe. Car l’enfer c’est les autres a souligné Sartre à bon escient. Le problème est que notre rapport à l’autre est biaisé à cause de la pluralité des subjectivités. Un élan constructif vers l’autre suppose qu’on puisse dépasser le solipsisme originel mais cela peut-il se faire ?

 

Transcender notre condition ?

La solitude, caractère premier de l’être, ne suffit pas à définir l’homme. « Etre en rapport » est vital. Mais, et c’est une question largement débattue en philosophie, l’homme peut-il jouir d’une communication immédiate avec le monde extérieur ?

Max Scheller, disciple de Husserl, donne un élément de réponse avec l’idée de «contagion», la reproduction inconsciente des sentiments manifestés par autrui. Le rire et la peur panique en particulier. Ainsi que les diverses formes de sympathie, le partage d’émotions dans la joie et la douleur. Et surtout, l’amour et l’affection permettent un rapport direct. Les âmes sont en communion dans l’amour. C’est aussi l’avis de Freud pour qui l’amour provoque un sentiment d’unité. Dans une discussion avec Romain Rolland il parle du « sentiment océanique » comme du « sentiment d’un lien indissoluble, de ne faire qu’un avec le monde extérieur dans sa totalité ».

« A l’apogée du sentiment amoureux, la frontière entre l’ego et l’objet menace de se dissoudre. Contre l’évidence de tous les sens, un homme amoureux déclare que « je » et « tu » ne font plus qu’un. » (Freud)

Cette préoccupation renvoie à un mythe de l’Antiquité grecque tout à fait significatif. Dans le Banquet de Platon, Aristophane raconte qu’à l’origine, les humains étaient des créatures dotées d’une tête à deux visages avec quatre bras et quatre jambes. Des créatures devenues insolentes et irrespectueuses à l’égard des Dieux, raison pour laquelle Zeus les a coupées en deux. Il en résulta pour ces nouveaux êtres le besoin irrépressible de se mettre en quête d’un partenaire afin de récréer le tout originel.

« L’amour est tout simplement le nom que nous donnons à ce désir et à cette quête du tout. » (Aristophane)

Freud voit dans ce mythe platonicien le propre de la condition humaine : l’homme est une créature incomplète constamment à la recherche d’une plénitude ou d’une unité. Et il précise : « En ce sens, la sexualité semble être le moyen de parvenir à rompre la solitude de l’être. »

Le philosophe Levinas pose le problème dans Le Temps et l’Etre. En préambule, il s’explique : « le but de ces conférences est de montrer que le temps n’est pas le fait d’un sujet isolé et seul mais qu’il est la relation même du sujet avec autrui. »
Puisque mon existence ne se partage pas, être est ce qu’il y a de plus intime. La solitude est une unité indissoluble entre l’être et son mode d’exister. C’est un état duquel on peut toutefois s’échapper grâce à la qualité de ma relation à l’autre.
Est-ce que cela consiste à parvenir à connaître cet autre comme le pensent Hegel et Husserl ? Pour Levinas, en aucune sorte car la socialité n’est pas structurée comme la connaissance. La connaissance est une assimilation qui nous maintient dans la solitude. La connaissance ne parvient pas à rompre l’isolement car la raison totalise dans son universalité, et de fait, se retrouve elle-même isolée. « Le solipsisme est la structure même de la raison. L’intentionnalité de la conscience permet de distinguer le moi des choses mais ne fait pas disparaître le solipsisme puisque son élément, la lumière, nous rend maître du monde extérieur, mais est incapable de nous y découvrir un pair. »

Les relations à autrui ne se réduisent pas à l’intentionnalité. Comment dès lors sortir de notre être ? Dans Le Temps et l’Autre, Levinas crée une analogie entre l’approche de la mort et la rencontre d’autrui. Approcher la mort c’est entrer en relation avec quelque chose d’absolument autre, dont l’existence même est faite d’altérité. Il en est de même lorsqu’on rencontre Autrui. « La relation avec l’autre n’est pas idyllique et harmonieuse relation de communion, ni une sympathie par laquelle nous mettant à sa place, nous le reconnaissons comme semblable à tous, mais extérieur à nous, la relation avec l’autre est une relation avec un mystère. »

Contrairement à Descartes, Husserl et Scheller pour qui l’autre se ramène à la façon dont je le perçois, Levinas ne voit pas l’autre comme un alter ego ou « analogon ». Cette perception d’autrui par analogie ne résout pas selon lui le problème de la monade solipsiste. Toutes ces philosophies de la conscience échouent à penser un échappatoire à la solitude de l’être.
C’est plutôt au travers de la notion de temps que Levinas conçoit la possibilité de se trouver véritablement avec l’autre : « L’empiétement du présent sur l’avenir n’est pas le fait d’un sujet seul mais la relation intersubjective. »
C’est la transcendance du visage de l’autre qui annonce l’avenir de l’altérité.
Comprendre l’analogie entre l’événement de la mort et l’événement d’autrui, c’est accepter le mystère. En face de la mort, nous sommes absolument sans initiative parce devant quelque chose d’insaisissable. Il en est de même avec autrui ; son visage, qui porte une part de divin, exige une éthique.

« Il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, nous invite à un acte de violence. Et tout à la fois le visage est ce qui nous interdit de tuer ».

Levinas voit dans la relation éthique écrite au présent un moyen de sortir de la solitude. Le philosophe ne prône pas de relation fusionnelle car le sujet tend à se déposséder au profit d’une représentation collective. Toute relation basée sur la possession est un échec.  « Si on pouvait posséder, saisir et connaître l’autre, il ne serait pas l’autre. Posséder, connaître, saisir, sont des synonymes de pouvoir. »
Levinas fait du temps la condition de notre communication avec l’autre, et substitue à la collectivité du « côte à côte » une collectivité du « moi-toi ». Et ça change tout !

 

Je t’aime moi non plus

Alors, chères « monades », vous êtes isolées certes mais capables de vous connecter au tout par l’amour. La solitude n’est pas qu’un abandon et un désespoir, c’est aussi « une virilité, une fierté et une souveraineté » (Levinas). La solitude peut être méditation et discernement, une rencontre avec notre singularité et la part d’absolu dont nous sommes tous porteurs.
Il n’en reste pas moins que la solitude ne va pas sans la socialité. Je vous renvoie à une image éloquente de Schopenhauer où les hommes sont des porcs-épics qui se rapprochent pour se réchauffer mais qui se piquent.
On ne sait trop comment sortir de sa solitude si ce n’est par la méditation et la prière, Levinas suggère pour sa part une réponse pour sortir de l’être plutôt que de la solitude. Elle consiste en la socialité. L’amour qui n’est ni une possession ni un pouvoir permet une réelle communication. Le sujet qui devient double introduit une dualité dans son exister qui le sort de son isolement. Levinas montrera précisément dans plusieurs études que l’altérité s’accomplit parfaitement dans le féminin et la paternité.

 


 

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