Kupka le méditatif

Organisée par le Grand Palais jusqu’au 30 juillet 2018, la rétrospective de l’oeuvre de Frantisek Kupka représente un beau voyage parmi le dessin de presse stylisé, l’expressionnisme, le figuratif, le symbolisme et l’abstraction. L’artiste tchèque, présenté comme un « pionnier de l’abstraction », a étudié aux Beaux Arts de Prague et de Vienne avant de s’installer sur la colline de Montmartre en 1896. Habité par des préoccupations d’ordre philosophique et théosophique, il fera de son oeuvre un prolongement de ses réflexions sur les mystères de l’existence.
Mélanie Holé

 

S’il y a bien un tableau qui contient la vision philosophique de Kupka sur l’humanité, c’est Méditation. Il s’agit de Kupka lui-même, tête penchée, agenouillé au bord d’un lac de montagne. Pour celui qui connaît Kupka, la référence à l’hermétique table d’Emeraude d’Hermès peut constituer une évidence. Mystique, le peintre propose ici d’unir de manière fondamentale le macrocosme et le microcosme.

052f89beb9553447516799636f5028b3

Méditation, Kupka, 1899

« Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».
(Table d’émeraude, Hermès Trismégiste)

 

Dans le même ordre d’idée, voici deux tableaux, parmi mes préférés de cette exposition ;  l’un (La Voie du Silence) invite, par le biais des Sphinges et de la nuit étoilée, à être attentif au sacré. Dans le second, on touche à la représentation du Rêve et à l’inconscient ; le rendu est joliment poétique.

 

 

Le jeune Kupka, né en Bohème en 1871, est, comme beaucoup d’autres artistes de son époque, fasciné par les sciences occultes. Il devient un temps médium pour payer ses études. Il rejoint la communauté mystique, naturiste et végétarienne du peintre Karl Wilhelm Dieffenbach.
Le naturisme est vécu comme une expérience mystique dans une nature régie par un ordre cosmique.

A la même époque, la peintre Hilma Af Klint rejoint un cercle de spiritisme et Kandinsky travaille sur son manifeste, Du Spirituel dans l’Art. Tous deux sont aussi des pionniers de l’abstraction. Est-ce une affaire de transcendance ?

La théosophie qui inspire Kupka nous dit que nous sommes un esprit qui émanons d’un ordre divin et que nous aspirons à remonter à notre premier état. Nous sommes enveloppés d’une aura, conformément aux Formes-Pensées, publiées par ­Annie Besant à Londres en 1905. Les peintres Kandinsky et Mondrian apprécient aussi ces théories.

 

 

LE DESSIN DE PRESSE

DSC09599

 

Kupka est un libre-penseur resté fidèle à ses idées et ses inspirations loin des modes et des dictats. A l’aube du XXe siècle, il offre ses services d’illustrateur pour la presse parisienne afin de gagner sa vie, mais cela lui donne aussi l’occasion d’exprimer ses idées anticléricales et antimonarchistes. Il participe à plusieurs périodiques, le littéraire Cocorico ; les très libertaires et satiriques Assiette au Beurre et Canard Sauvage ; le libertin La Vie en Rose
Il invente des compositions symboliques et des figurations satiriques parfois drôles et cinglantes. L’Argent est représenté comme un monstre ventripotent avec des pièces d’or qui scintillent tel un cerveau (v)central. Ce « monsieur Capital » s’inspire des représentations de Mammon, la figure de l’avarice dans le Nouveau Testament.

 

DSC09595

L’Argent, 1899

 

 

AFFIRMATION DES FORMES

Kupka déménage en 1904 à Puteaux avec Eugénie Staub, non loin de son ami Jacques Villon. Insatiable curieux, il s’inscrit à des cours de sciences naturelles, géographie, histoire, archéologie, astronomie, occultisme. Il se passionne également pour les problèmes d’optique et de mécanique.
Sa contribution à la revue L‘Homme et la Terre lui permet d’approfondir ses connaissances sur l’histoire de l’humanité. Il accepte aussi d’illustrer des ouvrages portant sur l’art grec antique, tels Les Erinnyes ou Prométheus.
Toutes ces recherches et ces expériences vont l’inspirer, du moins il l’espère, pour faire évoluer son travail. Et c’est ainsi qu’il entre dans une période réjouissante (à mes yeux).
C’est un nouvel univers aux couleurs éclatantes, marqué par le symbolisme. Parmi les premiers tableaux, ces deux figurations portent en elles une dynamique forte de la couleur.

 

 

En dessous, La Gamme jaune est un autoportrait à la fois solaire et mélancolique ; le regard apparaît comme rentré au-dedans dans un mouvement d’introspection. La couleur prédomine, stylisée ; le sujet s’efface.
Dans le tableau de droite, le très étrange sujet au ruban bleu se fait happer par la couleur.
Le tableau suivant, L’eau (la baigneuse), illustre la déformation optique due à la décomposition du corps dans l’eau (et dans la couleur). Il s’agit probablement d’un nouveau clin d’oeil à la cosmogonie de la philosophie grecque et, de fait, à la Table d’Emeraude d’Hermès.

 

 

« Je peins, oui, mais seulement des conceptions (…),
des synthèses, des accords, et ainsi de suite. »

 

 

 

 

PLANS PAR COULEURS

L’exposition nous amène ensuite à découvrir une période charnière dans la peinture de Kupka. Les figures disparaissent nettement au profit des plans par couleurs ; c’est le début de l’abstraction. Une peinture caractéristique de cette période s’appelle justement Plans par couleurs (femme dans les triangles). L’étude réalisée ci-dessous à droite est particulièrement vibrante, elle n’étudie pourtant que le simple mouvement d’une cueilleuse de fleurs. Chaque couleur correspondant à un mouvement précis.

 

« Vous avez oublié que le sens des couleurs
se trouve en vous-mêmes. C’est là qu’il faut aller le chercher. »

 

Cette (r)évolution esthétique s’accompagne d’une profonde réflexion sur les moyens de l’art et ses buts. Kupka considère qu’il est prétentieux, absurde et vain de chercher à imiter la nature car il est impossible de la copier sans la trahir. L’art doit donc être envisagé par lui-même et proposer sa propre réalité. C’est dans cet état d’esprit qu’il compose Le Premier PasDisques de Newton et la série Amorpha.

 

 

Disques de Newton se réfère précisément à l’étude d’Isaac Newton (le spectre lumineux du disque se modifie selon qu’il soit à l’arrêt ou en rotation ; il devient blanc à haute vitesse).
François Kupka rejoint le travail de son ami Robert Delaunay en s’appropriant trois éléments d’étude : la lumière ; le contraste simultané des couleurs ; la représentation du mouvement dans l’espace, le temps, le rythme ou l’accord.

Chez son ami Jacques Villon, Kupka côtoie « le groupe de Puteaux », autrement appelé « groupe de la section d’or » ; il y a Marchel Duchamp, Jean Setzinger, Francis Picabia, Albert Gleizes, Guillaume Apollinaire, etc.
C’est un groupe d’amis qui aiment parler de tout ; sciences, art, concepts en tous genres, théories plurielles.

A plusieurs reprises, se pose la question le classifier le travail de Kupka, Apollinaire parle volontiers d’ « orphisme », Jacques Villon de « cubisme », mais Kupka refuse toute étiquette et garde ses distances.
Sa démarche créatrice est personnelle et s’apparente à une quête profonde.
En 1913 il publie ses écrits, La Création dans les arts plastiques, où il dit ceci :

 

« On peut qualifier « d’atelier spirituel » le domaine subjectif où se projettent les images de la vie intérieure, miroir magique d’une réalité recréée, peuplée de visions dont l’origine semble voilée d’un secret insondable. Le secret de ce monde intérieur, c’est l’énigme des processus psychiques, énigme qui souvent demeure irrésolue aussi bien pour le protagoniste – l’artiste –
que pour son entourage. »

 

 

POINTS, LIGNES, ARABESQUES

DSC09708

 

A partir d’un simple point, Kupka compose un réseau de cercles, d’arcs, de courbes, de plans, afin de suggérer des ondes d’énergie ou des espace-temps, c’est selon la façon de voir de chacun.
Kupka, fasciné par l’astronomie, a de bonnes notions de géométrie ; il s’intéresse en particulier aux courbures de l’espace-temps. Sans toutefois puiser son inspiration dans une théorie scientifique particulière, il laisse libre cours à son imagination.
C’est au moyen d’outils formels comme le point, la ligne, la courbe et le plan que Kupka nous invite à rejoindre ses espaces imaginaires.
Le point a aussi une portée symbolique ; c’est à la fois l’étoile et le grain de sable, l’infiniment grand et l’infiniment petit ; c’est aussi l’espace que l’on occupe par rapport aux autres, ce point qui nous identifie.
Peu à peu, Kupka installe des harmonies et des tensions dans son oeuvre. 

 

 

« Le point est sans qualités, simple indice de position. »

 

 

 

 

PLANS ET VERTICALITE

DSC09709

 

Le plan constitue un élément formel que Kupka va beaucoup utiliser, notamment dans sa verticalité, parce qu’elle pointe vers le divin. Il s’inspire des cathédrales, et notamment des vitraux pour la série des « Plans verticaux et diagonaux ».
Dans son manifeste, La Création dans les arts Plastiques, il donne sa vision de la verticalité et de l’horizontalité :

 

« Coupées à angles droits ou par des diagonales, les verticales donnent une impression d’ascension ou de descente, renforcée encore là où les surfaces délimitées sont de couleur ou de valeur différente. Solennelle, la verticale est l’échine de la vie dans l’espace, l’axe de toute construction… L’horizontale placée dans le haut d’une toile n’est pas à confondre avec celle qu’on trace au milieu ou en bas. C’est chaque fois une autre manière de dire le silence. L’horizontale éveille en nous une idée d’immobilité, de choses couchées, posées, lentes, une idée de repos, d’horizon, de chemin qui s’étend. Celui qui veut dans une construction y mettre le holà, fera tomber une borne verticale. « 

 

 

Les Eglises, sources d’inspiration fabuleuse pour Kupka, lui insufflent ces deux Contrastes GothiquesLa Primitive (à droite) est une vision inspirée des rayons du soleil au travers d’un vitrail d’Eglise…

 

 

Toujours dans le registre de l’Abstraction-Création, petit aparté avec ce que Kupka imagine être la conception au coeur des fleurs. Cet événement crucial est raconté par ce tableau, Contes de pistils et d’étamines.

Contes de pistilles et d'étamines

Contes de pistils et d’étamines

 

« Les étamines aux  exubérantes formes phalliques fécondent les gracieux pistils. Fête du pollen dans un gynécée baigné de soleil, enveloppe de pétales dont l’éclosion
protège l’événement de la conception »

 

 

PRINTEMPS COSMIQUE

Floraison du printemps et espace cosmique sont deux thèmes qui renvoient à sa période symboliste. Richement colorés, ces deux tableaux suggèrent des structures fractales, c’est à dire des motifs identiques à des échelles d’observation différentes.

 

 

ARCHITECTURES ASCENSIONNELLES

DSC09723

 

Kupka parle de « constructivisme » (à partir d’éléments formels inventés) pour définir son travail. Pensez-vous que ces « architectures ascensionnelles » soient spirituelles ?
Chez Kupka, la verticalité architecturale, qu’elle exprime un jaillissement vital ou une Eglise, est un principe fondateur. Avec la série de Réminiscences (ci-dessous), le peintre approfondit son travail sur les verticales, de sorte à insuffler un sentiment d’élévation encore plus grand. Ces tableaux ont quelque chose de futuriste qui pourrait très bien convenir à une esthétique de Science Fiction.
Kupka s’empare de la dynamique des formes et, comme Bach en musique, compose sa « Fugue en couleurs ». Cela donne naissance à des mondes parallèles éclatants ! On est encore loin de l’immobilisme de Malevitch.

 

 

« Nous distinguons deux grandes catégories d’oeuvres plastiques. Il y a d’une part, celles qui témoignent du parti pris de saisir simplement l’impression reçue des formes de la nature dans son émergence, telle qu’elle s’annonce à la conscience. Mais il y en a d’autres où le peintre ou le sculpteur nous donne à déchiffrer une pensée spéculative qui se traduit par une combinaison d’éléments plastiques ou chromatiques » 

 

 

SENS ET SENTIMENT DE LA COULEUR

Kupka a toujours accordé beaucoup d’importance à la couleur. Il en étudie les usages à plusieurs niveaux, physique, psychophysiologique et culturel. Il accorde à chaque couleur un comportement particulier ; les bleus donnent « l’impression de rentrer en eux-mêmes » et doivent donc être inscrits dans des formes « rectilignes, minces et allongées » ; les rouges, orangés et jaunes ont besoin d’exprimer leur force expansive dans des « formes souples et arrondies ». C’est le sens même de la série Formes et structures de couleurs ; Kupka s’attarde sur chaque couleur et définit la forme qui lui convient le mieux.

 

« Les couleurs jouent dans nos sensations comme
autant d’états de lumières. »

 

 

MACHINISME

A l’aube des années 30, Kupka se plaît à rapprocher les inventions de l’ingénieur et les créations du peintre. Il s’inspire alors de la machine pour composer une étonnante série de tableaux, quitte à dévier de son projet initial, la pure abstraction. Il ne les expose d’ailleurs pas au public. Toutefois, cela lui permet de renouer avec la géométrie et des éléments formels de façon plus complexe. Il reprend le thème du mouvement, mais ici avec des pièces circulaires et des bielles…

 

 

« Dans une machine, une presse rotative par exemple, il y a les mêmes éléments que dans une cathédrale gothique, les verticales, horizontales et les cercles y dominent dans les deux, c’est l’ordonnance qui n’est pas la même. »

 

 

 

« ABSTRAIRE, C’EST ELIMINER »

 

Kupka rencontre l’un des fondateurs de De Stijl et Art Concret, Theo van Doesbourg, lequel lui demande de participer à la constitution de l’Association Abstraction-Création qui soutient l’art abstrait géométrique. Dans leur revue, Kupka exprime son point de vue en dénonçant « le mensonge de la troisième dimension ». L’abstraction absolue c’est quoi ? C’est l’interaction entre des lignes noires et un fond blanc. En tableau, ça donne La Peinture abstraite.
Dans le carré d’Eudia, Kupka renvoie au sens de la proportion des Grecs, un idéal de mesure et de proportion atteint ici par le peintre.

 

CONTRASTES

Amorcée avant la deuxième guerre mondiale et poursuivie jusque dans les années 50, la série « C » illustre parfaitement le propos de Kupka en exergue ci-dessous.
L’équilibre se réfléchit par l’étude des rapports de proportions entre les plans et par celle des rapports chromatiques.

 

 

« L’oeuvre d’art étant en soi réalité abstraite demande à être constituée d’éléments inventés. Sa signification concrète découle de la combinaison même des types morphologiques et des situations architecturales particulières à son organisme propre. »

 

 

 

C’est ainsi que se termine cette rétrospective riche d’environ 300 oeuvres ; Kupka n’a pas produit énormément plus. C’est l’opportunité de saluer le talent d’un peintre un peu trop souvent oublié. Au final, on fait de Kupka un pionnier de l’abstraction, à quoi il a (déjà) répondu :

 

  « Ma peinture, abstraite ? Pourquoi ? La peinture est concrète : couleur, formes, dynamiques.
Ce qui compte, c’est l’invention. On doit inventer et puis construire. »

 


EXPOSITION
Kupka, pionnier de l’abstraction
21 mars – 30 juillet 2018

Grand Palais
3, avenue du Général Eisenhower
75008 Paris

+ d’infos :
https://www.grandpalais.fr/fr/evenement/kupka


 

5 réflexions sur “Kupka le méditatif

  1. Valentina dit :

    Bonjour j’ai lu ton article sur comment tu t’es soignée de tes douleurs de bas ventre moi aussi je souffre de la même de chose depuis longtemps et je me demandais si tu pouvais me données les cordonnées de ton médecin ayuverdique ?
    désolée de te poser la question sur cette article là mais comme c’est le plus récent j’aurais plus de chance que tu me réponde 😊

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s