Lectures

 

« La Vie après Daesh » – Dounia Bouzar

 

Dounia Bouzar est une figure médiatique de la déradicalisation. Présidente du Centre de Prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam elle se bat au quotidien pour sauver de jeunes gens happés par Daesh. La lecture est fluide, vivante, le récit poignant. Je la remercie de partager cette expérience.

Léa a 16 ans. Elle est suspectée de préparer un attentat en France contre une synagogue. « Pendant les trois jours d’interrogatoire, pendant l’audience devant le juge antiterroriste, Léa est fière. Elle ne craint rien. C’est son djihad, personne ne pourra la détourner de son chemin (…) Dieu l’a choisie ».
Hanane a rejoint les rangs de Daesh. Elle réalise qu’elle doit croupir au maqar avant de trouver un mari. Elle n’est pourtant pas venue en Syrie pour se marier. Le piège s’est refermé sur elle. Elle finira par s’échapper, traumatisée.  « Quand on entre au maqar, on est passé au détecteur de métaux. Daesh scanne chaque fille de la tête aux pieds et ralentit au niveau du vagin, pour vérifier qu’il n’y a pas de micro caché. Après l’émir récupère tout : le téléphone et les papiers d’identité. Hanane n’en peut plus de cette saleté. Impossible de se laver, ni même de respirer. »
Sarah a voulu rejoindre l’Etat islamique à trois reprises, entravée par la police. « J’ai fait la bêtise d’aller sur Facebook (…) C’est là qu’ils arrivent et profitent de ton émotion (…) Tu crois qu’ils sont là pour toi, tu as vraiment l’impression que c’est ta nouvelle famille. Ils peuvent te faire croire tout ce qu’ils veulent. »
Inès a aussi tenté par trois fois de rejoindre la Syrie, sans succès. « Comme on n’a pas la connaissance nécessaire sur l’islam, on les croit, parce qu’à la base on sait que les musulmans qui sont partis là-bas voulaient faire le bien : sauver les enfants gazés par Bachar-El-Assad, tuer ses soldats, se battre contre les forces du mal dans ce qui est la dernière bataille de fin du monde (…) Et d’un autre côté on se dit : « Mais non faut pas faire ça, Dieu n’a jamais dit qu’il fallait tuer…». Alors on devient complètement schizophrène. »
Maintenant, ces jeunes filles participent aux groupes de parole institués par Nadia et son équipe. Derrière le personnage de Nadia, se dissimule l’auteur de l’ouvrage, Dounia Bouzar. Cette ancienne éducatrice est aussi anthropologue du fait religieux. Son quotidien consiste à désembrigader les victimes de Daesh. Que ces personnes soient revenues de là-bas ou jamais parties de France, peu importe, il faut les réconcilier avec elles-mêmes. A ce jour, plus de 500 familles ont fait appel à Dounia Bouzar. Le mérite de cet ouvrage est de nous relater ce travail admirable et de comprendre la démarche mise en oeuvre sur le terrain.

« N’oublie jamais : nous aimons la mort plus qu’il n’aiment la vie »

Lorsque Léa, à l’initiative de sa mère, rencontre Nadia, elle se dit que cette femme avec son bandeau « c’est la sheitan de BFM ». Le Sheitan, c’est Satan. Ce jour-là, encore sous le joug de ses « frères » qu’on accuse de terrorisme, Léa écoute attentivement les témoignages de deux autres jeunes filles. Sarah et Inès évoquent la puissance procurée par le jilbab, ce voile noir qui recouvre intégralement leur corps, les protège du monde extérieur et, étrangement, leur donne le sentiment d’exister. Un simple bout de tissu qui, pourtant, joue un premier rôle dans l’isolement et la rupture. Elles décrivent ensuite le sentiment fusionnel d’appartenance qui les a subitement rendu accros. « Même si les frères qui combattent en Syrie ne nous connaissent pas, témoigne Inés, on sait qu’ils nous aiment (…) En fait, ils sont plus que nos nouveaux frères et soeurs, ce sont nos doubles, nos « mini-nous ». On est une seule personne. On ne souffre plus (… ) On n’existe plus, donc on n’a peur de rien ».
Léa acquiesce en silence, elle se reconnait tellement dans ce discours. Inès admet néanmoins avoir été la victime d’une machination diabolique ; on cherchait à la dégoûter du monde réel pour mieux la manipuler. Tel un disque dur, on l’a reformatée pour la déshumaniser. Elle n’en revient toujours pas d’avoir admis qu’il était juste de tuer les hommes qui s’opposaient au Califat.
A l’issue de deux heures d’échanges, Léa, voyant Sarah et Inés s’effondrer en larmes dans les bras de leurs mamans respectives, finira par craquer elle-aussi, pleurer d’abord, parler ensuite, main dans la main avec sa mère. Le processus de dé-radicalisation s’est visiblement amorcé. Léa avait elle aussi voulu partir en Syrie pour sauver les enfants gazés par Bachar El-Assad. Les vidéos, les discours, tout l’en avait persuadé. Mais puisqu’elle rencontrait trop d’obstacles pour partir, ses frères l’avait convaincue d’une autre alternative pour sauver son âme : mourir en martyr, ici en France.

« Marcher sans trembler »

Dans ces moments-là, Nadia et son équipe se ressourcent à l’énergie de l’espoir. Un changement de regard, un lien filial recréé, un retour perceptible au monde réel ; cela reste certes très fragile, c’est pourquoi il ne faudra pas lâcher, pas tout de suite.
Faire partie de l’association de Dounia Bouzar requiert donc un sacré mental. Qui suppose d’être passé par là d’une manière ou d’une autre. Elle-même l’explique très bien dans son livre. Qu’il s’agisse de sa propre souffrance à cause d’un ex-mari psychopathe, ou du désarroi de sa collègue Zahra qui supplie la justice pour que sa fille ne revoie plus son papa radicalisé (il avait pris la fâcheuse habitude de couper la tête de ses poupées). Quant à la petite soeur de Samy, elle est toujours séquestrée en Syrie alors qu’elle était partie dans un but humanitaire.
Cette équipe de choc sillonne la France au rythme des SOS de familles effondrées par la radicalisation subite de leur enfant. Nadia et les siens sont protégés par deux officiers de sécurité. C’est du sérieux.

La chaine de vie contre la chaine de mort

La principale force de la méthode consiste à développer une chaine humaine. Lorsqu’une jeune fille a retrouvé un peu ses esprits elle est invitée à rejoindre une table ronde pour aider d’autres personnes à se libérer de l’emprise sectaire. D’ailleurs, il lui arrive souvent d’être volontaire et de jouer le premier rôle. Cela consiste à mettre des mots sur le conditionnement subi voire à démonter l’argumentaire mensonger des djihadistes.
On vous promet des gâteaux au chocolat, vous n’aurez que du riz et du poulet ; vous chattez avec des hommes ténébreux, en réalité ils sont moches et ils puent ; vous êtes destinées à devenir des princesses mais vous êtes finalement maltraitées ; on vous parle de société idéale mais si vous ne respectez pas ses exigences à la lettre, votre tête se retrouvera plantée sur un pic en place publique. Nous sommes loin du slogan affiché par les soldats de Daesh sur les réseaux sociaux : « On a la baraka au sham ! »
Mais revenons-en au principe de la chaine humaine. Lorsqu’il s’agit d’aller voir Hanane qui vient de rentrer de Syrie, c’est précisément Léa qui décide de pénétrer la première dans la chambre de la jeune femme recroquevillée sous son jilhab. Il suffira à Léa de lui avouer qu’il lui arrive encore de vouloir partir là-bas (elle est retombée sous le charme d’un rabatteur aux yeux verts) pour qu’Hanane se lâche : « Tu crois que là-bas c’est Plus Belle La Vie ? ». Elle s’explique : « J’ai été enfermée et battue. Il croyaient que j’étais une espionne parce que je ne voulais pas encore me marier. Ils n’appliquent pas la charia : ils peuvent te condamner comme ils veulent, sans témoignage. » In fine, elle se désole : « Ils ont tout détruit : le pays, les hommes, les femmes, les enfants. Crois-moi ils n’ont pas peur de Dieu. Il n’y a pas d’islam là-bas. Le pouvoir et l’argent leur ont monté la tête. On dirait une bande de caïds dans un sale quartier… » Ces paroles sont bienfaisantes pour Léa qui n’est jamais partie en Syrie et qui peut donc encore vivre son fantasme. Cette mise en connection avec Hanane alors qu’elle-même vit cet entre-deux inconfortable entre le deuil de l’utopie et le retour à la vie normale, lui sera essentielle. C’est cela l’entraide nous explique l’auteur.

« Ce que l’on comprend de soi-même est une ressource pour accompagner l’autre ; ce que l’on comprend chez l’autre nous porte. »

Nadia emmènera aussi Léa, Sarah et Inés rencontrer le couple Ali et Aouda qui vient d’être intercepté à la frontière avec leur bébé. Désormais privé de l’enfant placé en pouponnière, le couple doit faire ses preuves.
L’échange est enrichissant. Ali n’en revient pas d’apprendre que ces adolescentes se sont mariées par Skype à des guerriers de Daesh. Je n’en reviens pas d’apprendre au passage que la dot consistait en une kalash’ et un chaton ! Le fil de la discussion rassure Nadia : Ali semble avoir retrouvé ses esprits, il ne croit plus en l’utopie de Daesh ; sa femme raconte comment elle est tombée dans le panneau virtuel (les vidéos montrant l’exode de familles occidentales heureuses de faire la hijra) alors qu’Ali se projetait davantage en sauveur de la population syrienne. « J’ai eu des signes pour me montrer qu’ils tuaient et qu’ils se tuaient entre eux, mais je ne les écoutais pas (…) En fait, ils te font basculer en accentuant ton sentiment de culpabilité ». Il faut avouer qu’ils sont forts. Les lions de Daesh provoquent une telle paranoïa qu’ils parviennent à auto-persuader leurs victimes de tuer tout le monde.
Dans les dernières pages du livre, je suis rassurée pour Léa, Hanane et Inés qui ont finalement proposé leurs services à Nadia pour tenter de sauver quelques « plus petites » tentées par la hijra. Elles ont une liste de noms, elles vont coopérer, se rendre utiles.
Un pas en avant crucial pour se sentir exister et se réconcilier avec l’humanité.

« La Vie après Daesh », Dounia Bouzar, 144 pages, Editions de l’Atelier, Prix  : 15 euros.
Publié le 15 octobre 2015.